Regard d’une de ses filles

Dans quelle ambiance aimait-il peindre dans les année 50-60?

En famille, dans sa maison « La Terrasse » à Rives-sur-Fures au deuxième étage, dans un atelier. C’était aussi la salle de musique puisqu’un piano y était installé. Sa femme Michèle aimait jouer du piano puis ce furent leur deux filles, Béatrice et Nicole qui se mirent au piano. La fenêtre de l’atelier donnait sur le jardin et au lointain voyait-on la grande Chartreuse.

Tous les soirs, s’ils ne sortaient pas, Michèle et Maurice rencontraient leurs nombreux amis qui leur sont restés fidèles. Maurice montait dans son atelier a la fin du repas. Nicole et moi, les deux dernières, allions lui dire bonsoir comme un rituel. Dans le coin de cette pièce se tenait un grand lit un peu fatigué. Nous regardions notre père peindre en nous amusant à sauter sans interruption sur ce matelas défoncé. Notre père imperturbable peignait avec minutie car sa peinture n’engendre pas de grands gestes, d’envolés, mais une construction méthodique, architecturale. Nos cris, notre vivacité et notre côté enfants diables, espiègles lui plaisaient et nous nous donnions à cœur joie à ce trampoline improvisé.

Il se faisait appeler « Pipe » et non « Papa » sans doute car l’aîné avait commencé a l’appeler ainsi. Il aimait cette décontraction. Il n’était pas formaliste bien que certains principes bourgeois se manifestaient de temps a autre.

Le peintre dans la région grenobloise

Il était en relation avec le groupe Contraste, mais je ne peux pas plus en parler n’ayant que peu d’éléments. Cette période d’échanges artistiques semble lui avoir beaucoup apporté puisqu’il s’en refère souvent.

Sa première œuvre exposée fit un peu scandale « L’âge d’or » : 3 femmes nues au ton or justement. Le corps de ces femmes vibre. On peut soupçonner sous l’effet de la chaleur. Ensuite, il eut un premier prix avec « « Les Campeurs ». Sur cette œuvre, on peut déjà constater la construction future de beaucoup de tableaux, l’emergence d’un style – meme si les tons sont encore sombres. On ne peut neanmoins pas a proprement parler de style chez mon père car celui-ci variait suivant les thèmes abordés.

Dans son entourage se trouvaient deux peintres: le peintre Jean Puy et à Voiron Chaloin.

Durant toutes ces années grenobloises, la peinture faisait partie intégrante de sa vie.

Arrivée dans son cher midi

Arrivé à la Ciotat, en juillet 1967, il fait connaissance d’un peintre, Renée Vos.

Même si les enfants lui avaient arrangé un atelier dans l’annexe, il bouda ce lieu excentré de la vie familiale. Il investissa la salle à manger, une grande pièce dont la porte fenêtre donnait sur le jardin. L’odeur de white spirit imprégnait cet espace où il ne se sentait pas enfermé. Quand cela lui chantait, il allait dans le jardin ou bien dans la chaleureuse cuisine. Seul dans sa peinture mais entouré des bruits de la vie d’une maison, le peintre aimait cet atmosphère.

Plus tard dans l’atelier de François Bouché, à Marseille, c’était le même comportement. Il aimait « être au milieu d’autres peintres mais dans son coin », comme disait François Bouché. Une amitié s’en suivit entre ces deux artistes. C’est à cette époque qu’il s’initia a la sculpture.

A travers l’entreprise qu’il dirigeait, les bagages Gamet, il pouvait exprimer son talent créateur pour les modèles de bagage. L’esthétique comptait dans ces produits de maroquinier a la difference de ses precedentes fonctions dans l’entreprise familiale où l’on travaillait la forge.

Il fit connaissance avec Louis Feraud pour qui il créa une ligne de bagages. Un échange pictural accompagna cette rencontre car tous deux peignaient. Louis Ferraud appréciait les oeuvres de mon père au point de dire qu’ils pourraient travailler en confiance pour leur projet.

Les soucis de l’entreprise ne lui permettaient plus de se libérer intellectuellement. Il y eut une longue période de vide, vers 1973 et 1977. Tranche de vie douloureuse où il ressent « des angoisses tentaculaires ». Il écrit en 1977 « j’ai essayé de reprendre la peinture, il n’y a ni souffle, ni air dans ce que j’ai fait. Je suis stérilisé, à quand la délivrance de cet état, de cet empoisonnement en moi-même ? » .

Vers 1979, il se remet à peindre, la salle à manger retrouvait les tubes de peinture, les pinceaux, la table en bois, la toile cirée, car il peignait souvent à plat, pourtant il avait un chevalet.

Entre 1993 à 1997 il côtoya, à Ceyreste, l’atelier de l’artiste Claude OLIVIER. De nombreuses études de nus avec modèles en découlèrent. Toute sa puissance créative était revenue.

Il fréquenta aussi la maison RITT, lieu culturel de La Ciotat, pour certaines de ses sculptures.

Même si mon père était assez silencieux, il aimait échanger avec d’autres artistes. A ses différentes expositions, il cherchait toujours à parler avec les visiteurs.

Il aimait les relations humaines malgré son air quelquefois renfermé. Ses amitiés du chantier de jeunesse et ensuite de l’école HEC perduront jusqu’à sa mort et témoignent de la qualité de ses relations.

Sa peinture :

Ce qui me fascine dans sa peinture, c’est cette facilité à morceler. Quand le nu est suggéré par un modèle ou une photo, il crée de toutes pièces des décors avec des formes géométriques très colorées. Son imaginaire déborde de couleurs ou de formes qui n’existent pas mais qui valorisent le sujet. Parfois, cela s’apparente à des dessins africains (zigzag, traits et points). D’autres repésentent une architecture de couleurs qui se mettent en valeur entre elles, se réhaussent l’une l’autre. Cette création de toutes pièces est fascinante et fait toute son autenticité.

Ce choix des tons, ce souci du détail en soulignant d’un trait, demande un regard exigeant. Ce qui m’a fait écrire dans un article « touche par touche tu me touches » pour paraphraser la chanteuse Morane. C’est vraiment la façon de procéder de mon père, la précision dans l’irréel. Vraiment sa construction des fonds m’entraine toujours dans une observation attentive.

Ce qui m’a toujours étonné c’est le cheminement du regard du peintre.

En retrouvant des photos, j’ai réalisé ses sujets d’inspiration. C’est amusant de voir comment ces images ont été traités, de voir ce qu’il retient d’une image. Une fois, j’ai vu mon père être arrêté par une publicité qui repésentait des tubes de cosmétiques. Il en a fait une peinture qui s’échappe complètement de l’objet initial. Cette magie du regard de l’artiste laisse toujours perplexe. Cette traduction d’un monde, cette volonté de faire partager par le biais de la peinture me persuade qu’il faut faire connaître ce qu’il a fait.

Si l’on s’attarde à regarder ses nus, on peut observer qu’il réalisait bien les visages d’une façon succincte, mais efficace.

Il était très exigent, souvent sa femme lui disait « tu devrais arrêter de revenir sur cette toîle. »

Une autre fois, je l’ai surpris en train d’apporter une toile dans le fonds du jardin pour aller la jeter dans le tonneau où l’on brûle les végétaux. Je lui ai pris des mains car cette peinture m’interressait. Je m’en suis un peu voulu d’aller à l’encontre des désirs du peintre, comme si je ne le respectais pas. Aujourd’hui, je suis contente d’avoir cette toile. Elle est très lourde car au verso il y a aussi une peinture très différente qu’il ne voulait plus. C’est une toîle qui traduit plein désitations artistiques.

Comme je disais son style est varié suivant le sujet. Les paysages comme les portraits sont en générale plus réalistes.

Ma culture picturale est imprégnée de ce style aux couleurs gaies, lumineuses et modernes.

L’homme

Il aimait les choses simples d’où cet amour pour Les Brouix (près de Gigaro Côte d’Azure) et du Pin (lac de Paladru) et d’autres lieux.

J’ai trouvé dans ses écrits ceci :

J’ai aimé cette maison de pierres de mes amis les Bernardin dans la Drôme, un paysage sans apprêt, tout simple, je souhaiterais vivre là.

Pour la propriété du Pin, il en parle ainsi: « mon séjour au Pin est une halte bienfaisante… l’apaisement… du balcon du chalet, je vois le pres s’étendre à mes pieds. L’ombre portée des arbres mange petit à petit la nappe d’un vert jaune illuminé de soleil. Un bouquet de bouleaux dressé en panache masque la barre scintillante du lac sur laquelle glissent les ergots blancs des voiles. Une lumière sereine illumine la rive en face dans le soleil couchant. Je savoure ces heures, les dernières – il y a quelques mois, dans la débacle de l’âme, je pensais que de telles heures ne pouraient à nouveau être vécues. La campagne est sereine, dans l’air, une odeur chaude et rustique d’herbes froisées au soleil et de vaches au pres »

Bien qu’élevé dans un mileu bourgeois industriel, il aura toujours aimé la simplicité. C’est pourquoi il eut beaucoup de plaisir a passer des vacances au Brouix , coin sauvage de la Côte d’Azure. C’était une maison sans eau courante. Il fallait aller la chercher avec des brots au bassin sous un énorme figuier. L’eau pompée était glacée mais nous nous lavions ainsi. La construction, c’était un vrai mas provençal. Que des pièces rajoutées au fils du temps et des besoin et pour aller dans chacune d’elles il fallait sortir. Suite à un passage au Brouix, il écrit ceci: « c’était merveilleux, plaisir presque angoissant, on le savourait avec la crainte sourde et latente que cela ne se reproduirait pas. Chaque année, c’était une découverte malgré des souvenirs parfois oréolés. Odeur des eucalyptus, le sentier dans les pins débouchant sur une plage dorée, la crique moirée comme l’intérieur d’une coquille. Tout cela n’avait rien perdu de sa vivante splendeur ». Nous en avons des souvenirs impérisables et très forts.

A propos de sa maison à la Ciotat il dira « cette maison est pour la parade, d’autres sont vraies dans leur simplicité, faites pour ceux qui l’habitent, faites de ceux qui l’habitent ». Toujours cette quête de la simplicité avec cette ambivalence de son éducation issue de la bourgeoisie aisée car il l’avait bien voulu ce pied à terre dans le sud.

Il avait dessiné en 1960 les plans d’une maison qu’il voulait construire quand ils étaient dans l’Isère. Très moderne, épurée, aucune référence au passé, à la région, très avant-gardiste. Le projet n’a jamais abouti, le terrain fut préempté par l’Etat pour une sortie d’auto-route.

Sa dernière demeure correspndait plus a son éthique. Ce n’était pas quelques tableaux mais une maison de maître.

Il y vécut 2 ans et demi, continua un peu à peindre mais la maladie de Parkison le diminua beaucoup dans son travail.

Avec son petit-fils, nous avons eu l’occasion de répertorier ses tableaux et sculptures pour en faire un petit fascicule encore inachevé à ce jour. Ce travail nous a réuni et l’on voyait qu’il éprouvait du plaisir. Plaisir de cette reconnaissance car il ne peignait plus.

Texte de Catherine Experton, 4eme enfant de Michele et Maurice